« Il faut absolument que tu fasses ça »

Vivre à Tahiti c’est , parmi tant d’autres choses, vivre à moins de dix minutes en voiture d’une plage. Quelque soit la couleur du sable, blanc ou noir, ou de l’eau, turquoise ou bleue normal, les plages de Tahiti offrent un spectacle saisissant. Celle de la pointe Venus à Mahina ne fait pas exception : l’Océan Pacifique à perte de vue devant soi, l’ile de Moorea qui nous observe de loin et les hauteurs de Tahiti tout autour donnent un coté majestueux à ce tableau.

J’aime bien y aller les jours de blues en début de journée. Je me baigne timidement puis m’installe sur le sable chaud avec un livre, en quête de tranquillité. J’aime ma tranquillité mais je ne boude pas mon plaisir et j’observe les autres à la plage, la curiosité étant plus forte que le désir de solitude.

Aujourd’hui, une scène a retenu mon attention, assez pour m’amener à poser à l’écrit une pensée que j’ai depuis mon arrivée à Tahiti. Une femme, disons milieu de la quarantaine, s’est mise à interpeller son fils, bruyamment à mon avis ; mes yeux ont quitté les pages de mon livre pour eux. Son fils d’une dizaine d’années nageait, il serait peut être plus vrai de dire jouait dans l’océan, jusqu’à ce que sa mère l’interrompe. Elle lui annonça que c’est l’heure de s’en aller. Et que non, ils ne resteront pas plus longtemps, ils ont d’autres étapes et doivent s’y tenir. L’argument de fin a été : « allez on a plein d’autres choses à voir. Peut être que ce sera encore mieux qu’ici. Donc on y va ». J’imagine que c’était sa façon à elle de motiver son fils en promettant encore plus de plaisir et d’émerveillement dans le prochain lieu à visiter. On est à Tahiti et toute étape de voyage est à coup sur dépaysante. Mais, je me suis demandée : pourquoi s’en aller? Et je soupçonne son fils d’avoir eu la même pensée à l’allure nonchalante et réticente qu’il avait en sortant de l’eau. Un homme l’accompagnait, son mari. Lui aussi semblait passer du bon temps avec son drone à filmer la plage et ses alentours. Tout le monde semblait s’amuser mais il fallait s’en aller avec la promesse de peut être en avoir encore plus aux prochaines étapes. Tout le monde? Presque. La mère ne profitait pas, occupée à suivre le temps et veiller au bon déroulement de la journée. J’ai terriblement envie de digresser sur le fait que ce soit la femme qui parait porter le poids du succès des vacances de toute sa famille. Serait-ce un hasard? Ou charge mentale? Ou conditionnement féminin qui l’amène à se poser en garant du bonheur familial émotionnel? Ou juste moi qui sur-interprète? J’arrête donc ma digression ici et je reviens à mon propos initial.

Qu’est ce qui pousse cette mère à interrompre un moment aussi apprécié de toute sa famille? Pourquoi ne profite t-elle pas du présent plutôt que de penser à un potentiel plaisir à venir? Qu’est ce qu’elle a si peur de manquer? Qu’est ce que nous avons si peur de manquer?

Si je dis FOMO, tu connais n’est ce pas? ou Fear Of Missing Out soit la peur de rater quelque chose. Ce quelque chose peut être une information, le dernier restaurant à la mode, un événement, une vidéo virale en ligne. Cette « peur » s’est effectivement répandue avec l’apparition des réseaux sociaux et de l’hyperconnection qui nous permet de savoir tout ce qui va être fait et surtout tout ce qui a été fait et qu’on a manqué. Ce dernier aspect peut plonger dans un sentiment de regret d’avoir raté quelque chose et par extension, si on veut tirer le trait jusqu’au bout, dans une impression de mise de coté. On ne regrette que ce qu’on connait n’est ce pas? Le FOMO s’est invité partout, dans tous les aspects de nos vies. Et donc dans notre façon de voyager.

Lors de mon séjour au Japon en 2019, je me souviens m’être épuisée pendant ce voyage à vouloir tout voir, tout découvrir, tout manger. Je n’ai pas chômé. J’ai marché inlassablement pendant ces deux semaines et surtout j’ai peu dormi. Je suis rentrée de ce voyage satisfaite par la claque culturelle et visuelle mais je suis rentrée fatiguée. Je partais en vacances parce que j’étais fatiguée par le travail et je suis revenue dans le même état voire pire. Mais j’ai coché toutes les cases de ma liste « Les choses à voir au Japon».

A Tahiti, le phénomène FOMO est bien ancré. Qu’on soit voyageur de deux semaines ou expatrié installé à Tahiti pour 6 mois, un ou deux ans, nous sommes tous venus ici la tête pleine d’images paradisiaques d’eaux turquoises, de forêts luxuriantes, de coutumes exotiques. Images nous provenant de la télévision, de cartes postales mais surtout de photos prises dans les iles de Polynésie française et de témoignages :« Il faut absolument que tu fasses ça ». A mon arrivée, je me suis sentie à l’étroit dans la quasi-totalité de mes interactions avec les autres expatriés et touristes. Toutes les conversations étaient obligatoirement orientées vers le même sujet : la liste des choses faites ou à faire.

« On est allés ici, on a fait ça, ça, ça et ça », « la semaine dernière, j’ai fait le Te Pari », « Ah oui je l’ai faite cette rando. Elle est trop bien. Par contre tu as fait l’Aorai? ». Faire. La langue française est tellement riche de mots qui pourraient aisément remplacer ce verbe dans ces situations : visiter, marcher, monter, voir, plonger, nager etc etc. Leur non-utilisation en dit long sur notre façon d’envisager la découverte de ces iles magnifiques. Quand j’entends « fait », je visualise la liste à cocher : fait, fait, fait, fait, au suivant. Il ne s’agit presque plus de découvrir, il s’agit presque juste de montrer qu’on l’a fait, qu’on y était et de prendre la photo qui va bien. On ne prend plus le temps : « au vu des activités à faire d’après le guide, trois jours suffisent pour cette ile ». Si il n’y a plus rien à faire, à quoi bon y perdre du temps? Voilà ce que dit notre utilisation à outrance du verbe « faire ». Je me trompe peut être. Ça peut être aussi juste un manque de vocabulaire ou une simplicité du langage pour aller droit au but. Mais tant d’exemples prouvent que bien des gens, inconsciemment je l’espère, pensent ainsi. J’en ai été le témoignage plus haut moi-même. J’entends et je vois bien l’urgence que les gens ont ici à Tahiti de visiter le plus d’iles possibles et d’en profiter au maximum quitte à rester que deux jours. « Faka et Rangi, c’est que pour la plongée. Si tu ne plonges pas ça ne vaut pas la peine ».

Mais, qu’en est-il de ses habitants, de leurs habitudes et coutumes, de l’atmosphère, du mana, de la singularité de ces iles en dehors des attractions touristiques?

En aout 2022, nous sommes allés avec mon copain à Huahine, une ile de Polynésie française. Nous y avons passés cinq jours. A notre retour, il a fallu passer par les traditionnelles questions sur ce qu’on avait pu faire. J’ai eu l’impression d’avoir manqué pas mal de choses si on se fie à la liste à cocher. Mais en même temps, dans mon souvenir, j’avais passé des vacances inoubliables à prendre le temps, à découvrir l’ile en scooter, à marcher, à profiter d’un lieu si on s’y sent bien plutôt que de se précipiter à l’autre bout de l’ile pour visiter la seule distillerie du coin. Pour pouvoir dire qu’on l’a fait. J’ai chéri ces moments et je garde un fort souvenir de Huahine. J’y retournerai avec joie.

Je comprends la dame du début de mon propos. Il y’a tant de belles choses à voir et en si peu de temps. Ils ne reviendront surement jamais. Les vacances ont une durée limitée, le billet a couté cher, il faut rentabiliser le temps passé ici. Notre société pressée pense ainsi. Et nous avons l’impression de ne pas avoir le choix de penser autrement. Avec le travail et les vacances scolaires, tant de paramètres nous brident dans notre soif de découverte et dans la gestion de notre temps. Pendant le confinement, nous étions pourtant tous unanimes que ce moment ralenti dans l’histoire, où nous avons pu avoir le temps (un peu trop et parfois dans de mauvaises conditions ne l’oublions pas), où nous avons laissé respirer la nature était à chérir. Après la période confinement, les grandes villes se sont vidées de leurs habitants à la recherche de calme et de plus de temps pour soi. Les voyages en van se sont multipliés depuis. Les congés sabbatiques pour prendre le temps de voir le monde aussi. Les choses changent. Nous prenons le temps mais pour courir à tout va comme des poulets sans tête. Nous ne nous donnons pas le temps de se découvrir soi même et de ressentir le calme intérieur. Le temps de vivre la beauté présente. Et c’est tout.

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