Il s’y passe quoi là bas?

Laissez-moi vous décrire une scène : 

Elle se déroule dans une salle de réunion. Fermée pour signifier qu’il ne faut surtout pas déranger ou qu’il s’y cause de choses confidentielles. La salle est néanmoins ouverte aux regards curieux sur un de ses cotés. En face, une vue magnifique sur l’Océan Pacifique. Quatre personnes sont assises autour d’une grande table rectangulaire en bois et semblent intéressées par ce qui s’affiche sur l’écran en face d’eux. Tous ingénieurs en télécommunications : trois hommes d’une quarantaine d’années et une femme de trente ans. Ils discutent de choses techniques d’un projet en cours, propres à leur métier et dont il n’est pas nécessaire d’en dévoiler les détails. Un seul détail peut être : la femme est le chef de projet. Un de nos trois messieurs, disons Homme n°1 (appelons les comme ça sera plus simple) dans la salle interpelle les autres sur un sujet du dit projet. Homme n°2 tente d’y répondre, d’une façon un peu bancale et décousue. Ce n’est pas étonnant ; il découvre le projet. En même temps, une voix de femme essaie de se faire entendre. Peine perdue. Homme n°1 lui coupe la parole. Pour ne rien dire de plus en fin de compte. La femme essaie toujours de parler. Je vous ai dit que c’était le chef de projet? Si? ah bon d’accord. Continuons. Homme n°3 tente aussi une réponse parce qu’il semblerait que le but de ce jeu soit de parler même quand on n’en a pas besoin. Finalement, notre jeune femme finit par hausser la voix suffisamment pour faire entendre sa réponse. Qui est la bonne en passant. Et là vous savez ce qui s’est passé? Un d’entre eux a répondu : « En tout cas si vous avez envie de connaitre la réponse à cette question, je peux demander à Abdel de vous faire un topo là dessus ». Abdel. Un autre homme.

Mais, qu’est ce qu’elle y connait cette femme à tout ça? Qu’est ce qu’elle vient de dire déjà? Quelqu’un l’a écouté? 

Cette femme, c’est moi. J’ai 30 ans et je suis Ingénieure en télécommunications. J’ai étudié dans un environnement majoritairement masculin et dans le milieu professionnel, c’est souvent pareil. Cette scène est un exemple parmi tant d’autres du mépris que je peux ressentir souvent au travail. Est ce volontaire? Je ne sais pas. Est ce directement lié à ma personne? Je ne le pense pas. C’est malheureusement plus compliqué que ça.

Un de mes collègues m’a fait part un jour du constat suivant. On sait tous qu’il y’a très peu de femmes dans les domaines scientifiques notamment ceux des technologies numériques et de l’information. Mais il s’interroge. Pourquoi le peu de femmes présentes finissent par s’en aller et prennent le chemin d’une autre profession loin de cette technicité? Je pense avoir la réponse.

Commençons par le début. Dès le collège/lycée, de nombreuses études montrent que les filles s’orientent beaucoup moins que les garçons vers les classes scientifiques. D’après cette analyse de l’observatoire des inégalités de 2023, en France 64% des classes Option mathématiques et physique-chimie sont des garçons. Ce chiffre monte à 89% en classes Option Mathématiques-Informatique. Il faudrait tout un livre pour aller en profondeur sur les raisons qui amènent les filles à s’éloigner des classes scientifiques alors qu’elles ont tout autant les compétences pour. En résumé, cela provient d’un cliché sexiste qui a contaminé notre société et qui nous a longtemps fait associer les études scientifiques aux hommes et les études littéraires aux femmes. Tout comme le bleu c’est pour les garçons et le rose pour les filles. Même bêtise. J’entends déjà certains hurler à l’exagération : « Mais plus personne ne dit ça de nos jours!! ». Et bien sachez que, de nos jours, les idées sexistes ne s’expriment souvent pas à coups d’injonctions et d’interdictions directes. Ce sont des phrases lancées l’air de rien par un proche, ou des réflexions de cour de récré. Dans notre cas, c’est aussi du à une tendance à surestimer les études scientifiques et qui amènent des personnes en manque de confiance à s’estimer ne pas en être capable. Malheureusement, les jeunes filles sont très souvent à l’âge adolescent moins confiantes en leurs capacités que les jeunes garçons. Le faible pourcentage de jeunes filles dans les options scientifiques au collège/lycée a pour conséquence que seulement 30% de femmes composent les effectifs des écoles d’ingénieur toujours selon l’étude de l’observatoire des inégalités.

Lorsque j’étais étudiante en école d’ingénieur, j’ai donné des cours de renforcement pendant une année pour me faire un peu d’argent. J’avais une élève en 1ere S. Une fois la méthodologie acquise, elle a pris confiance en elle et son niveau en Mathématiques s’est amélioré de jour en jour. Assez en tout cas pour prétendre à faire des études d’ingénieur. J’en ai discuté avec elle et  ça ne l’intéressait pas. C’est son choix. Il faut se lancer dans des études parce qu’on en a envie et non pour la simple raison qu’on en a les compétences. Mais, sa raison à elle m’a laissé sans voix.

Malgré ses bonnes notes, elle ne se sentait pas légitime pour ce genre d’études et estimait que que c’était plus à la hauteur de son frère ainé… 

Tout de même 30% de l’effectif est féminin. Donc des femmes qui travailleront dans des domaines scientifiques.  C’est peu mais quand même, elles existent. Nous existons. Mais il s’y passe quoi là bas? Je peux vous le dire. Elles font face là-bas, dans ces environnements masculins, à du sexisme, de l’égo démesuré ou une invisibilisation de leur travail et de leurs compétences. Au pire, elles finissent par perdre confiance en elles dans le milieu professionnel. Au « mieux », elles se sentent obligées de changer leur personnalité ou de développer certains comportements dits masculins pour se faire entendre et se faire une place dans cet environnement de compétition. Pour gravir les échelons, il faut croire que les femmes se doivent d’adopter ces attitudes. On demande aux femmes d’arrêter de s’excuser, d’élever la voix, de se faire entendre, d’être plus « combative » et acharnée. Elles doivent s’imposer et prendre la place. Et on ne leur permet pas tout le temps de la prendre, cette fameuse place. Toutes ces attitudes sont toujours valorisées de nos jours en dépit de tous ces nouveaux discours de bienveillance au travail. Welcome to the jungle a posté un article pertinent à ce sujet écrit par Laetitia Vitaud, autrice et conférencier sur le futur du travail dans lequel je me suis reconnue et qui m’a révélé que cette impression de baigner dans une dynamique malsaine d’égo et de « c’est moi le plus intelligent, c’est moi qui ait raison » était bien réel et vécu par bon nombre de gens/de femmes. Plus jeune, au début de ma carrière, j’ai moi même du « parler plus fort » quitte à être désagréable pour m’imposer et faire oublier aux autres que j’étais une jeune femme de 23 ans qui débute. Personne ne m’a demandé de le faire explicitement. Mais tu te rends vite compte en tant que femme dans un milieu masculin qu’il faut constamment lutter pour éviter de se faire couper la parole et pour être écoutée. De mi 2019 à mi 2021, je me suis éloignée de l’ingénierie des télécommunications et j’ai intégré une équipe de marketing à majorité féminine. C’est une expérience professionnelle à laquelle je repense avec une certaine nostalgie parce que j’y ai découvert un environnement de travail tourné sur l’écoute, la collaboration, l’amitié et la confiance. 

Je n’aime pas les généralités. Je m’efforce d’être le plus juste dans mes propos. Je pense donc à rappeler que , heureusement d’ailleurs, ça ne se passe pas toujours comme ça, que tous les hommes ne sont pas comme ça dans les milieux professionnels masculins, que j’en ai connu, que certains milieux professionnels féminins peuvent être tout aussi toxiques etc etc. Mais, ce serait absurde de nier l’existence de ce phénomène pour la majorité des femmes en milieu professionnel masculin. On me les a contés et je les ai vécus. La scène décrite en préambule de cet article n’est que le dernier exemple marquant. Je pourrais en lister d’autres mais je me suis déja assez épanchée sur ce sujet auprès de mes proches. 

Mi-juin, j’ai annoncé à mon manager ma décision de quitter mon poste. A la fin d’une journée de travail particulièrement éprouvante et pendant laquelle à plusieurs reprises, j’ai senti ne pas y avoir ma place et qu’on ne me laissait pas la prendre. Le déclencheur a été de me voir hésiter et douter de moi dans la réalisation d’une tache. Il y’a quelques années, j’aurais fait l’effort. J’aurais gueulé, insisté, forcé pour être vu comme leur égale. Mais j’ai besoin de paix. Je ne pars pas uniquement à cause de tout ce que je viens de vous décrire. J’ai besoin de temps pour moi avant tout, de faire le point, de vivre des aventures, de me reposer. Ce n’était jamais le moment pour une pause sabbatique. Tout ce que je viens de vous raconter a réussi à me convaincre que ça y est c’est le moment.

J’ai démissionné et pour la première fois depuis la période des études jusqu’à ma vie professionnelle, je n’ai pas de plan défini pour la suite. Est ce que je reste dans l’ingénierie des télécommunications ou je me réoriente? A moi de décider. J’oscille entre l’excitation d’avoir la possibilité de me renouveler et entre la peur du vide. 

De toute façon, je vous raconterai tout ça 😉

Bisou

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